Informatique Ambiante : Nouveaux défis pour le Design
L’émergence d’un environnement informationnel
En 1991, Mark Weiser (1) analyse l’évolution du marché mondial des ordinateurs et constate que la tendance qui prévalait dans les années 60, celle d’un ordinateur pour plusieurs utilisateurs, s’est modifiée avec l’apparition de l’ordinateur individuel (PC) pour finalement s’inverser et révéler une croissance toujours constante du nombre de microprocesseurs par individu. Cette propagation de la technologie, sa juxtaposition progressive avec l’environnement naturel permet à Mark Weiser de poser les bases d’une nouvelle forme d’informatique qu’il nomme “Ubiquitous Computing” (2) et dont l’objet serait d’assister implicitement et discrètement un utilisateur dans les tâches qu’il accomplit au quotidien. Une informatique ambiante (3), « à vivre » radicalement différente d’une informatique conçue au départ comme un outil de calcul, de production et depuis l’avènement d’Internet, destinée à la consultation de contenus.
Aujourd’hui, force est de constater que la miniaturisation associée à l’augmentation des capacités de traitement, de stockage et d’organisation de l’information nous immerge dans un monde où les microprocesseurs ont non seulement envahi tous les secteurs de notre activité économique, mais occupent également une place prépondérante dans nos échanges et relations sociales. On dénombre à ce jour près d’1,5 milliard d’ordinateurs personnels en circulation et plus de 2 milliards de téléphones mobiles (4), une progression fulgurante pour des appareils apparus il y a une dizaine d’années. A cette informatique “tangible” s’ajoute celle d’une architecture réseau qui permettra prochainement d’assigner des identifiants numériques à une très large échelle (5) dépassant la seule sphère des ordinateurs pour englober alors l’ensemble des entités inertes et vivantes de notre environnement. Une architecture réseau rendue en outre invisible par le développement constant des technologies sans fils (Rfid, Bluetooth, Wifi…) qui favorisent désormais l’omniprésence d’une information potentiellement accessible en permanence.
« - Crème, dit Pat qui se tenait toujours debout, nu-pieds et buste nu.
Il manipula la poignée du réfrigérateur, pour en sortir un carton de lait.
- Dix cents, s’il vous plaît, dit le réfrigérateur.
Cinq pour ouvrir ma porte et cinq pour la crème. »
P. K. Dick, « Ubik », (1969)
Une informatique liée au contexte
Contrairement à l’informatique traditionnelle qui suppose qu’un utilisateur effectue une tâche définie dans un environnement déterminé, l’informatique ambiante repose sur la connaissance du contexte de l’usager pour lui délivrer le service approprié au moment opportun. Ainsi l’actif badge (6), inaugure l’une des premières application ambiante : elle permet l’accès par identification à certains bureaux du PARC (7) et localise un usager afin de lui transférer ses appels téléphoniques dans le bureau où il se trouve. Depuis, les applications basées sur la géolocalisation se sont multipliées et le guidage routier par GPS (8) en est certainement l’illustration la plus visible.
Le contexte ne peut cependant être circonscrit à la seule localisation d’un usager dans l’espace ; d’une manière plus générale, il doit être envisagé (9) comme « l’ensemble des informations qui peuvent être utilisées pour caractériser la situation courante d’une entité, cette entité pouvant être un individu, un lieu ou un objet considéré comme ayant un rapport avec le service délivré par le système” ». « MyCampus » (10) exploite ainsi différentes données issues de l’environnement pour définir le contexte courant de l’usager. Ce système en vigueur sur le campus de Carnegie Mellon se compose de plusieurs « agents » qui remplissent des fonctions spécifiques. L’agent « concierge » indique dans quel restaurant universitaire l’étudiant peut prendre ses repas en fonction de ses préférences gastronomiques, de l’heure, de sa localisation sur le campus et des conditions météorologiques. L’agent « réunion », illustre quant à lui, un autre aspect de l’informatique ambiante : celui de l’échange direct de machines à machines ; il assiste les usagers dans le choix d’une date commune de réunion, en parcourant leurs agendas respectifs. Plus généralement, les applications ambiantes relèvent de l’assistance discrète et permanente d’un usager dans l’ensemble de ses activités courantes (11), en ce sens, elles dépassent le cadre actuel de l’informatique en mobilité.
Opportunités pour les designers
L’informatique ambiante ouvre un vaste terrain d’exploration pour les designers d’applications en offrant de valoriser une démarche de conception fortement anthropocentrée. L’évolution technologique les libère en effet chaque jour un peu plus des contraintes de faisabilité technique. Les designers peuvent ainsi se concentrer davantage sur l’accompagnement de l’individu dans son quotidien et non plus à la seule satisfaction d’un utilisateur dans l’accomplissement d’une tâche ou d’un besoin. Concevoir des applications pour l’informatique ambiante nécessite cependant la remise en cause de nombreux principes établis, comme les paradigmes d’Interaction Humains-Machines (IHM) définis il y a plus de 30 ans et désormais inappropriés ; l’approche multimodale (12) bien qu’à peine émergente et difficile à appréhender, semble une alternative pertinente. A l’aube de la substitution des systèmes d’exploitation (13) par des systèmes de cohabitation (14), la notion même d’ergonomie, étymologiquement liée au monde de la production, n’est plus un critère d’évaluation adapté. Enfin, la modélisation d’un système ambiant relève d’une telle complexité que le designer devra imaginer des outils spécifiques et poser les bases d’une méthode de conception adaptée.
Malgré ces obstacles, concevoir des services pertinents et fiables pour une informatique désormais omniprésente, permettre leur accès en toutes circonstances tout en respectant l’individu, en préservant son intimité, tels sont les nouveaux défis que le designer « techno humaniste » devra relever à l’heure de « l’ordinateur du XXIème siècle ».
Et si… un jour, je peux dialoguer avec mon réfrigérateur, qu’aurons-nous à nous dire ?
Liens :
La réalité virtuelle comme technique d’évaluation des interfaces de l’informatique diffuse (pdf) / Confere 2006
Support de présentation (pdf) / Confere 2006
Notes :
(1) Weiser, M. (1991). The computer for the twenty-first century. Scientific American, 94-104.
(2) « Ubiquitous Computing » est une référence explicite à l’ouvrage de P. K. Dick « Ubik » (1969).
(3) On parlera plutôt d’ «Ubiquitous Computing» en Asie, de «Pervasive Computing» aux E.U. et d’ «Informatique Ambiante» en Europe.
(4) Source : Computer Industry Almanach http://c-i-a.com/pr_info.htm
(5) La nouvelle version de l’Internet Protocol (IPv.6) codée sur 128 bits, permet l’assignation de plus de 667 millions de milliards d’adresses IP par millimètre carré de surface terrestre. Source : Wikipedia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Ipv6)
(6) « L’actif badge » par Want, Hopper, Falcao, & Gibbons, 1992.
(7) Palo Alto Research Center / Centre de recherches de Xerox (http://www.parc.com)
(8) Global Positioning Système (Système de guidage par satellites).
(9) Abowd, G. D., & Dey, A. K. (2000). Towards a Better Understanding of Context and Context-Awareness. CHI’00.
(10) Sadeh, N. M., Gandon, F. L., & Kwon, O. B. (2005).
Ambient Intelligence: The MyCampus Experience: School of Computer Science, Carnegie Mellon Univerity.
(11) On consultera avec Intérêt la classification des applications contextuelles par Pascoe, J. (1998).
Adding Generic Contextual Capabilities to Wearable Computers. Symposium on Wearable Computers (ISWC’98).
(12) Qui ne se limite pas seulement à la vue et au toucher, qui explore d’autres combinaisons sensorielles.
(13) Principaux Systèmes d’exploitation actuels sont : Windows XP, MacOS, Linux…
(14) Notion de « Confluence Humains-Machines » proposée par A. Ferscha.